Lors d’un atelier sur la parentalité consciente, j’ai un jour entendu une remise en question totale du bien-fondé de l’expression “je suis fier de toi“. Je l’avoue, j’ai d’abord pris une claque. Parce que cette expression, comme de nombreuses autres phrases “classiques” en parentalité, je l’ai si souvent entendue plus jeune. Et commencé à la dire à mes propres enfants. En croyant bien faire, évidemment. En étant certaine de les encourager, par ces quelques mots. De leur donner confiance en eux. Tout faux ! Si vous voulez savoir pourquoi cette expression est contre-productive, et par quoi la remplacer, suivez-moi ci-dessous !

Les raisons pour lesquelles vous devriez éviter de dire “je suis fier de toi”

Vous êtes fier d’une action…que vous n’avez en rien réalisée !

Selon l’Académie Française, “Être fier, se montrer fier de quelqu’un ou de quelque chose, c’est en tirer une vive satisfaction d’amour-propre, en concevoir du contentement, ou même de la vanité“. Lorsque vous dites à votre enfant, quel que soit son âge, que vous êtes fier de lui, pourquoi ressentir une satisfaction en termes d”amour propre ? En quoi avez-vous été acteur de l’action réalisée?

Alors oui, lorsqu’il dit ses premiers mots, lorsqu’elle lit ses premières phrases, qu’il fait son premier tour de vélo, c’est aussi parce que vous avez passé un certain nombre d’heures à lui lire des histoires. A parler avec lui, avec un “vrai” langage – pas le langage bébé que de nombreux parents se croient obligés de parler. A le pousser sur son vélo à roulettes, sa draisienne. Mais c’est LUI qui parle. C’est ELLE qui lit. Qui se lance à vélo. Pas vous.

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Non, ce n’est pas votre réussite…mais la sienne.

De même, plus tard, lorsqu’il revient avec d’excellentes notes, sans doute avez-vous consacré du temps à lui ré-expliquer une leçon. Vous l’avez encouragé, soutenu. Mais SA réussite n’est pas la vôtre. Et il ne doit surtout pas la percevoir comme telle. C’est LUI qui peut être fier…de LUI ! Même si votre enfant peut sembler content de vous entendre lui dire “je suis fier de toi”, ou peut-être SURTOUT parce qu’il est content d’entendre ces mots : ne les employez plus !

Dire “je suis fier de toi”, c’est une éloge, un jugement externe sur la réalisation de votre enfant…

Pourquoi ne plus les employer, alors que ces mots flattent l’égo de votre enfant? Que oui, vous essayez “juste” d’encourager votre enfant, avec les meilleures intentions du monde ? Parce que “Je suis fier de toi” induit que vous, parent, évaluez une action / un comportement de votre enfant. Que ce sentiment de fierté vous appartient, vous qui avez évalué cet acte / cette parole / ce comportement. Oui, il se sent flatté, aussi. Mais au fond, ce qu’il entend, dans cette phrase, c’est que sa propre estime dépend d’un regard extérieur. De votre regard de parent. De votre jugement. Votre enfant, s’il ne l’est pas déjà, va devenir dépendant de l’approbation d’autrui.

…qui aura un fort impact sur la construction de l’estime de soi de votre enfant

De nombreuses recherches ont été réalisées concernant les aspects négatifs de l’éloge. Qui concluent que :

  • la fierté de quelqu’un d’autre, notamment des parents, à l’égard de l’enfant, ne se traduisent généralement pas par le fierté de l’enfant lui-même ;
  • l’enfant, notamment le jeune enfant, a tendance à raisonner de manière binaire. Donc, si vous, parent, pouvez être fier de lui…vous pourrez également être déçu. Lorsque vous ne prononcerez pas ces quelques mots après une action, à la vue d’une peinture ou que sais-je, il se dira que vous êtes donc déçu de lui…
  • les enfants deviennent très rapidement dépendants de l’éloge. Du “c’est bien”, comme du “je suis fier de toi”. Mademoiselle 4 ans 1/2, avec laquelle j’ai toujours essayé de modérer mes éloges, et à laquelle je ne dis jamais “oh, quel beau dessin”, n’a pas moins pris l’habitude à l’école de recevoir un jugement sur son “travail”. Alors qu’avec le confinement et les fermetures de classe, elle a à peine eu 9 mois de classe effective… Il n’empêche, lorsqu’elle dessine, peint, ou toute autre activité qui n’est pas autocorrective (au contraire des activités Montessori), elle ne peut s’empêcher de venir “chercher” mon approbation… “Dis, maman, il est beau mon dessin ? J’ai bien fait ma peinture ? J’ai bien écrit la phrase?”. Et se fâche parce que je ne lui donne pas cette évaluation là… Comment, dans ces conditions, peuvent-ils faire “de leur mieux” ? Faire pour eux, uniquement pour eux, et développer leur propre jugement intérieur? A l’âge adulte, ils auront besoin de se fier à l’opinion des autres pour avoir une validation. Attendront sans cesse la validation de leurs collègues, de leurs patrons. Auront du mal à être fier d’eux, des personnes qu’ils sont, et auront une faible estime d’eux.
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Chercher d’autres solutions pour que les enfants aient confiance en eux et soient acteurs de leur vie

Les enfants, puis les adultes qu’ils deviendront, vivront-ils leur vie pour eux – ou pour leurs parents ? J’ai bien souvent essayé de faire comprendre à mes enfants qu’ils vivaient pour eux, qu’ils apprenaient “pour eux”, pas pour les enseignants, pas pour nous, leurs parents. Mais le système scolaire français est tellement orienté vers l’évaluation, le jugement, qu’il est bien compliqué pour eux de comprendre… Certains de mes enfants, plus grands, m’ont parfois reproché de ne pas leur avoir assez souvent dit “je suis fier de toi”… Pourquoi ? Parce que c’est ainsi qu’ils avaient appris à fonctionner. Sur le jugement, l’éloge, l’évaluation…des autres.

Pour vos enfants, si vous ne les approuvez pas (en leur disant “je suis fier de toi, c’est bien, etc”), c’est, dans leur esprit, que vous les désapprouvez. Quel fardeau pour eux, maintenant et plus tard. De vivre en cherchant perpétuellement l’approbation de ses parents, d’autrui … Ils peuvent développer une certaine anxiété de performance. J’en sais quelque chose. Aujourd’hui encore, je sens au fond de moi que c’est toujours cette aprobation que je cherche, quels que soient mes projets. Et que je suis encore et toujours blessée lorsque je ne la sens pas…Pourtant, mes parents ne cherchaient sans aucun doute qu’à m’encourager, à me valoriser. Comme mes professeurs, plus tard.

Ce que vous recherchez, en tant que parent, c’est pourtant que votre enfant ait confiance en lui, non ? Vous souhaitez l’encourager à devenir acteur de sa propre vie, autonome. A faire ses propres choix, à émettre ses propres jugements. A connaitre sa propre valeur, au fond de lui. Les aidez-vous à devenir des adultes confiants en les rendant dépendants de vos compliments ou de ceux d’autrui ? Je ne crois pas…

Ce dont vos enfants ont besoin, c’est d’être respectés pour ce qu’ils sont, acceptés tels qu’ils sont. Quels qu’ils soient. Ils ont besoin que vous, particulièrement, croyez en eux. Que vous leur fassiez confiance. Besoin que vous les souteniez, que vous les reconnaissiez comme des êtres totalement séparés de vous. Aux potentiels gigantesques, pour autant qu’on les laisse les développer. Que vous les aimiez d’un amour inconditionnel, comme ils sont. Pour André Stern, il est important de leur transmettre le message, y compris non verbal, « tu n’as pas à changer pour me plaire ». Ils peuvent ainsi se contenter d’être. En évitant l’expression “je suis fier de toi”, et l’éloge en général, mais en les soutenant différemment, vous leur permettez de faire grandir en eux leur propre confiance. De développer leur potentiel infini.

Quelques alternatives à “je suis fier de toi”

Linda Adams, dans son livre « Be Your Best» , cite Charleszetta Waddles (activiste afro-américaine) : « Vous ne pouvez pas rendre les gens fiers, mais vous pouvez les inciter à se tourner vers leurs forces intérieures et à trouver leur propre sens de la fierté”.

Pour encourager votre enfant à connaitre son potentiel, à avoir confiance en lui, à développer sa motivation intrinsèque, plusieurs alternatives existent.

Parlez de vos émotions

Au lieu de parler de fierté, évoquez ce que vous ressentez devant une action, un résultat obtenu par votre enfant. Parlez de vos émotions. En leur disant par exemple “je suis heureuse quand je te vois réussir à faire du vélo seule”. Ou “j’aime te voir lire aussi facilement”. Par là-même, vous permettez également à votre enfant de prendre conscience de l’importance de verbaliser ses émotions. Et vous ne jugez pas. Le tout simple “je t’aime” est aussi un magnifique encouragement…

Reconnaissez les investissements de votre enfant ainsi que son comportement

Au lieu de valoriser le résultat, l’aboutissement de l’action, appuyez sur le chemin parcouru. “Je suis impressionnée par le temps que tu as passé pour réaliser ce dessin” valorisera par exemple le travail accompli. Ainsi que la persévérance de votre enfant. Sa motivation à obtenir un résultat. Vous valorisez ainsi son comportement, et non lui en tant que personne, comme lorsque vous lui dites “je suis fier de TOI”.

Dans certains cas, vous pouvez également remercier votre enfant, comme lorsqu’il a aidé son petit frère à faire ses devoirs. Au lieu du traditionnel “tu as aidé ton frère, je suis fier de toi”, préférez “je te remercie d’avoir aidé ton frère”.

Encouragez le sentiment de fierté chez votre enfant

C’est ce que je favorise, parce que c’est ma manière de voir les choses. Peut-être aussi parce que c’est ce que j’aurais aimé entendre…Dans la famille, “tu peux être fier de toi” est devenue LA phrase – dont certains de mes enfants se moquent gentiment, parfois! A chacun de vous de remplacer “je suis fier de toi” par votre manière à vous de voir l’encouragement, le soutien vers l’autonomie de votre enfant. Chaque parent a son histoire, qui construit sa parentalité…

Lorsque je dis à Mademoiselle 4 ans 1/2 “tu peux être fière de toi, tu as réussi à lire ce livre toute seule aujourd’hui! Tu as essayé, tu y es finalement arrivée!“, je vois son petit visage s’illuminer. Elle est contente, parce qu’elle y est arrivée. Et j’espère ainsi encourager sa persévérance. Lui permettre d’être fière d’elle, en son for intérieur. Sans avoir besoin de ma “validation”.

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Ne vous en faites pas, ce n’est pas parce qu’il vous arrive de dire “je suis fier de toi” que c’en est fini à tout jamais de la confiance en eux de vos enfants ! Comme en tout, c’est la fréquence et la régularité qui laisse une empreinte. Mais il est vrai que dans notre société de la performance, où l’école appuie sur les évaluations dès la maternelle, sur le jugement extérieur, il est important de “corriger le tir” à la maison aussi souvent que possible…

Et vous, aviez-vous déjà réfléchi aux impacts de dire “je suis fier de toi” à votre enfant ? Comment encouragez-vous vos enfants ? Racontez-moi tout en commentaires !

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11 commentaires

Claire · 26 avril 2021 à 12:09

J’ai eu tendance à beaucoup utiliser cette formule, pendant longtemps, vis-à-vis d’enfants dont je m’occupais… Je n’avais à l’époque pas assez de recul, je faisais le parallèle avec ma propre expérience d’enfant qui manquait d’approbation et de confiance. En fait, je trouve plus délicat de ne pas l’utiliser lorsque l’enfant est dans un cadre scolaire classique. En revanche, dans le cas de l’IEF, effectivement, cette formule semble tout à fait inadaptée et contre-productive.

    Christel Grataloup Fargeas · 26 avril 2021 à 12:24

    Merci pour ce commentaire, Claire. C’est malheureusement dans le cadre scolaire qu’il faudrait aussi l’éviter, car c’est ce qui fait que l’enfant recherche ensuite constamment l’approbation de l’adulte référent, donc l’enseignant…et ne fait plus l’activité pour lui, avec une motivation intrinsèque, mais pour “plaire”. C’est la même chose que les évaluations, le “c’est très bien”, tous ces compliments qui ont en fait un impact contraire à ce que l’on pense sur les enfants. Dans le cadre scolaire, je l’ai également remplacé par “tu peux être fier de toi” ou par une description du chemin parcouru pour arriver à un résultat donné (tu vois, tu t’es entrainé, tu y as passé du temps, et maintenant tu arrives à…”. C’est une question d’habitude en fait.

Judith Voyage · 26 avril 2021 à 12:15

Hello Christel !
Je découvre ton blog par le biais de cet article, et j’en suis ravie car je le trouve très enrichissant !
Le titre m’a tout de suite interpellé, parce qu’en effet, je m’étais déjà sentie mal à l’aise en entendant cette fameuse phrase. Tes réflexions sont très justes et intéressantes. Je suis vraiment d’accord avec ce que tu dis.
J’essaye aussi de ne jamais dire “je suis fière de toi à quelqu’un”, parce que je me suis toujours dis “mais qui suis-je pour me permettre de lui dire ça ? Personne n’a besoin de mon approbation…” et je le change donc également en “tu peux être fier de toi” qui, comme tu l’expliques si bien, a beaucoup plus de sens.
Je vais aller lire d’autres articles de ton blog avec plaisir !
Passe une belle journée 🙂
Judith

JP · 26 avril 2021 à 13:45

Superbe article merci!

caro drouart · 26 avril 2021 à 17:54

merci pour cet article. je me dis maintenant souvent que je suis fière de moi, pour les réalisations de mes enfants : je suis fière d’avoir apporté mon éducation à ces petits êtres et de leur permettre d’être contents de leur réalisation 😁

Marina Delorme · 26 avril 2021 à 18:01

Bonjour;
Je suis tout à fait d’accord avec les conséquences du “je suis fière de toi”. Ma fille a 18 mois et je m’en rends déjà compte. L’enfant aura un sentiment de dépendance vis-à-vis de ses parents et aura toujours besoin de l’approbation de ses parents. Il ne se rendra pas vraiment compte que sa réussite est avant tout pour lui. Ce n’est pas facile de ne pas lui dire toute la journée mais il faut y travailler !!

    Christel Grataloup Fargeas · 26 avril 2021 à 21:09

    Merci pour ton commentaire 😊. Oui c’est une deconstruction pour beaucoup d’entre nous, mais ça en vaut le coup!

Vincent · 26 avril 2021 à 18:46

Bonjour Christel, bravo pour cet article et ce point de vue que tu défends à merveille. La frontière reste ténue entre “je suis fier de toi”, “j’éprouve de la fierté quand…”, “tu peux être fier de…” et “je suis heureux que tu…”. Je te rejoins sur le fait que c’est l’accomplissement (ou la tentative) de l’enfant qui doit être valorisée.

    Christel Grataloup Fargeas · 26 avril 2021 à 21:07

    Merci pour ton commentaire Vincent! Oui la frontière est ténue, l’important étant surtout d’éviter la dépendance de nos enfants au jugement d’autrui pour développer leur potentiel et s’autonomiser en confiance. En sachant qu’on les aime pour ce qu’ils sont. Pas facile dans un monde fait d’évaluations extérieures permanentes…

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